En Tunisie, l'argent liquide règne en maître sur les transactions du quotidien. Malgré l'essor des applications de paiement mobile, des cartes sans contact et des fintechs, la grande majorité des achats—du café du matin au trajet en taxi—se règle encore en dinars sonnants et trébuchants. Pour comprendre pourquoi les paiements numériques n'ont pas remplacé le liquide en Tunisie, il faut dépasser la simple question technologique et examiner les réalités économiques, les habitudes culturelles et le cadre réglementaire du pays.
La résilience du liquide dans l'économie tunisienne
Le liquide est profondément ancré dans l'économie informelle tunisienne, qui représente une part importante de l'emploi et du PIB. Pour de nombreux petits commerçants, artisans et vendeurs de rue, le cash n'est pas qu'une commodité : c'est un outil de survie. Il leur permet d'opérer en dehors du système bancaire formel, d'éviter les frais de transaction et de garder une certaine flexibilité sur les prix.
La révolution de 2011 et l'instabilité économique qui a suivi ont encore renforcé l'usage du liquide. Les fermetures de banques, les troubles politiques et la méfiance envers les institutions financières ont poussé beaucoup de Tunisiens à conserver de l'argent physique par précaution. Aujourd'hui encore, le cash est perçu comme plus fiable lorsque le système bancaire semble fragile.
Économie informelle et évitement fiscal
Une grande partie de l'économie tunisienne fonctionne de manière informelle. Les commerçants préfèrent souvent le liquide pour éviter de déclarer leurs revenus et de payer des impôts. Les paiements numériques créent une trace, ce que beaucoup de petits entrepreneurs perçoivent comme une menace plutôt qu'un avantage. Tant que le secteur informel ne sera pas intégré à l'économie formelle, le liquide restera le moyen de paiement privilégié.
Les lacunes d'infrastructure freinent l'adoption
La Tunisie a fait des progrès en matière de couverture internet et mobile, mais des disparités persistent, surtout dans les régions rurales et intérieures. Sans électricité fiable, accès à internet ou smartphone, les paiements numériques ne peuvent pas atteindre une partie significative de la population. Même dans les zones urbaines, les terminaux de paiement ne sont pas universellement disponibles, et de nombreux petits commerces n'ont pas les moyens d'en installer.
Acceptation limitée chez les commerçants
Pour que le numérique remplace le liquide, il faudrait pouvoir payer numériquement presque partout. En Tunisie, l'acceptation est fragmentée. Les grands magasins et certains restaurants acceptent les cartes, mais l'épicerie du coin, le taxi et le marché hebdomadaire souvent non. Cette incohérence oblige même les utilisateurs volontaires à garder du liquide en secours, ce qui sape l'intérêt du sans-contact.
Barrières culturelles et psychologiques
La confiance joue un rôle majeur dans le choix des moyens de paiement. Beaucoup de Tunisiens se méfient de la fraude numérique, de la protection des données et des frais imprévus. Les histoires d'arnaques en ligne et d'erreurs bancaires circulent largement, renforçant la préférence pour le tangible. Pour les anciennes générations, le liquide est ce qu'elles connaissent ; pour les plus jeunes, le numérique est attractif mais pas encore indispensable.
La préférence pour le tangible et le contrôle
Le liquide offre un contrôle immédiat sur les dépenses. Quand on paie en espèces, on voit l'argent quitter sa main, ce qui aide à budgétiser. Les paiements numériques, à l'inverse, peuvent sembler abstraits et mener à des dépenses excessives. Cet aspect psychologique est souvent négligé mais constitue une raison puissante de la persistance du cash.
Défis réglementaires et économiques
Le cadre réglementaire des paiements numériques en Tunisie est encore en évolution. La banque centrale a lancé des initiatives comme le système national de paiement et des régulations sur le paiement mobile, mais la mise en œuvre est lente. Les frais d'interchange élevés, les exigences KYC contraignantes et l'absence d'interopérabilité entre les plateformes créent des frictions pour les utilisateurs et les commerçants.
De plus, l'inflation et le contrôle des changes limitent l'attrait des portefeuilles numériques. Avec un dinar tunisien sujet à la volatilité et des restrictions de change, beaucoup préfèrent détenir du liquide, surtout pour l'épargne, plutôt que de faire confiance à des soldes numériques plus difficiles à retirer ou à convertir.
Le rôle des banques et des fintechs
Les banques traditionnelles innovent lentement, et les startups fintech peinent à passer à l'échelle. Si certaines solutions de paiement mobile ont gagné du terrain, elles reposent souvent sur des partenariats avec des banques frileuses. Sans collaboration renforcée et investissements, l'écosystème reste fragmenté et le liquide conserve sa dominance.
Quel avenir pour le paiement en Tunisie ?
L'absence totale de liquide est peu probable à court terme, mais des évolutions progressives sont possibles. Des incitations gouvernementales, comme des avantages fiscaux pour les transactions numériques ou des subventions pour les terminaux de paiement, pourraient accélérer l'adoption. Améliorer l'éducation financière et instaurer la confiance via des services transparents et peu coûteux aiderait aussi. Toute transition doit cependant prendre en compte l'économie informelle et veiller à n'exclure personne.
En fin de compte, la question n'est pas de savoir si le numérique remplacera le liquide, mais comment les deux peuvent coexister. En Tunisie, le cash restera probablement un élément vital du paysage des paiements pendant des années encore, même si les options numériques se développent. La clé est de créer un système inclusif qui tire parti des forces de chacun.


